Les plumes illustres

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Jean Béraud Le journal des débats

La critique a ce tort immense de ne s’attacher qu’aux réputations toutes faites, par Théophile Gautier.



« … Une étude charmante et curieuse, c’est l’étude des poètes du second ordre : d’abord, comme ils sont moins connus et moins fréquentés, on y fait plus de trouvailles, et puis l’on n’a pas pour chaque mot saillant un jugement tout fait ; l’on est délivré des extases convenues, et l’on est pas obligé de se pâmer et de trépigner d’aise à certains endroits, comme cela est indispensable pour les poètes classiques.
La lecture de ces poètes est incontestablement plus récréative que celle des célébrités les plus connues ; car c’est dans les poètes du second ordre, je crois pouvoir l’avancer sans paradoxe, que se trouve le plus d’originalité et d’excentricité. C’est même à cause de cela qu’ils sont des poètes du second ordre. Pour être grand poète, du moins dans l’acceptation ou l’on prend ce mot, il faut s’adresser aux masses et agir sur elles ; il n’y a guère que des idées générales qui puissent impressionner la foule ; chacun aime à retrouver se pensée dans l’hymne du poète : c’est ce qui explique pourquoi la scène se montre si rebelle aux curiosités de la fantaisie. Les morceaux les plus vantés des poètes sont ordinairement des lieux communs. Dix vers de Byron sur l’amour, sur le peu de durée de la vie, ou sur tout autre sujet aussi neuf, trouveront plus d’admirateurs que la vision la plus étrange de Jean Paul ou d’Hoffman : cela vient de ce que beaucoup de gens ont été ou sont amoureux, qu’un plus grand nombre encore a peur de mourir, et qu’il en ait bien peu qui aient vu passer, même en rêve, les fantastiques silhouettes des conteurs allemands.
Dans les poètes du second ordre vous retrouverez tout ce que les aristocrates de l’art ont dédaigné de mettre en œuvre : le grotesque, le fantastique, le trivial, l’ignoble, la saillie hasardeuse, le mot forgé, le proverbe populaire, la métaphore hydropique, enfin tout le mauvais goût avec ses bonnes fortunes, avec son clinquant, qui peut être de l’or, avec ses grains de verre, qui risquent d’être des diamants. Ce n’est guère que dans le fumier que se trouvent les perles, témoin Ennuis. Pour moi, je préfèrerais les perles du vieux Romain à tout l’or de Virgile ; il faut un bien gros tas d’or pour valoir une petite poignée de perles.
Je trouve un singulier plaisir à déterrer un beau vers dans un poète méconnu ; il me semble que sa pauvre ombre doit être consolée, et se réjouir de voir sa pensée enfin comprise ; c’est une réhabilitation que je fais, c’est une justice que je rends ; et si quelquefois mes éloges pour quelques poètes obscurs peuvent paraître exagérées à certains de mes lecteurs, qu’ils se souviennent que je les loue pour tous ceux qui les ont injuriés outre mesure, et que les mépris immérités provoquent et justifient les panégyriques excessifs. En lisant ces poètes réputés mauvais sur le jugement d’un pédant de collège, on fait à chaque pas des rencontres pittoresques qui vous surprennent heureusement. C’est comme si, en parcourant une route qu’on vous aurait représentée toute blanche de soleil et de poussière, vous rencontriez çà et là de beaux arbres verts, des haies pleines de fleurs et de chansons, des eaux vives et des courants d’air parfumés ; toutes ces choses vous paraîtront d’autant plus belles que vous y comptiez moins. Saint-Amand, Théophile Du Bartas sont pleins de ces accidents-là. Leurs pensées brillantes ressortent mieux que chez d’autres poètes plus parfaits sans doute à cause de l’infériorité du reste comme le ciel de la nuit fait pailleter les étoiles invisibles en plein midi. (…)
La critique a, selon nous, ce tort immense de ne s’attacher qu’aux réputations toutes faites et qui ne sont contestées de personne. Elle ne prend cure que des grands seigneurs de la poésie. (…) C’est comme les historiens qui s’imaginent avoir fait l’histoire d’une nation quand ils ont écrit la biographie d’un prince… »
Extrait de
Les grotesques, par Théophile Gautier

Article de Gabrielle Dubois

 

 

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Illustration d’après un tableau de Julius Schmidt.

L’ART DE LA CONVERSATION ET L’ESPRIT DES FEMMES

Léontine de Villeneuve, Comtesse de Castlebajac, décrit dans ses mémoires, du fond de son château d’Auterive, non loin de Toulouse, la société des salons mixtes aux alentours de 1800, après la Révolution. Si les femmes bougeaient peu, les hommes, eux, visitaient un château après l’autre. Ainsi voyageaient les nouvelles et les conversations :

« ... Dans l’habitude, les femmes demeuraient beaucoup chez elles, occupées de bien des soins d’intérieur. Puis, l’obligation de tenir leurs nobles hôtelleries les rendait sédentaires, sans qu’elles eussent à s’en plaindre ; car les charmes de la société leur arrivaient ainsi.

 

Ces femmes, qui pour la plupart, s’étaient élevées elles-mêmes n’étaient cependant pas des ignorantes. Sans avoir eu d’institutrices, sans avoir suivi de cours ni subi d’examens, on trouvait en elles bien des ressources d’esprit. Elles ne savaient aucune langue étrangère ; mais peu de générations féminines, dans tous les pays, ont mieux étudié la littérature du leur, ni lu plus de bons livres. Les journaux étaient rares et ne donnaient point de romans-feuilletions. De substantiels articles de critique les remplaçaient. Recherchés par les hommes avec avidité, les femmes voulaient en prendre aussi leur part, ne fût-ce que pour se mêler aux conversations historiques ou littéraires auxquelles on les eût vues rougir de demeurer étrangères.

 

Au fond des provinces du Midi, dans les campagnes, loin des grandes villes, ce qu’on nomme les bruyants plaisirs et le luxe qu’ils entraînaient n’existaient presque pas. Les modes y arrivaient lentement et s’y renouvelaient de même. La toilette affriandait donc moins les femmes ; on n’en parlait guère, même entre soi, d’abord parce qu’on avait peu d’argent à lui consacrer et puis les hommes avaient établi qu’il était de bon ton de n’y pas attacher d’importance. Délivrés ainsi de bavardages fort insipides selon eux, les hommes se rapprochaient volontiers des groupes féminins et la conversation y gagnait des deux côtés.

 

Les hommes de ce temps-là ne comprenaient pas, d’ailleurs, un salon où l’usage les eût séparés des femmes, et moins encore des salons dont on les eût exclues. Personne ne pressentait les « clubs » et les « cercles » à la mode anglo-saxonne... »

 

 

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PARIS par Théophile Gautier image

PARIS par Théophile Gautier :

 

« Aujourd’hui, Paris n’est plus une île déserte, une bourgade, une grande ville, c’est une nation où fourmillent mille peuples divers. C’est un enfer où s’agitent toutes les mauvaises passions, c’est une Babylone qui a les poésies d’Athènes et les armées de Rome. »

 

 

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Bandolero con su maja, Gustave Doré
Bandolero con su maja, Gustave Doré

La vie moderne et l’uniformisation ou,
L’ennui nous guette ou est-il déjà là ?

 

 

 

« ... Un des grands malheurs de la vie moderne, c’est le manque d’imprévu, l’absence d’aventures. Tout est si bien réglé, si bien engrené, si bien étiqueté, que le hasard n’est plus possible ; encore un siècle de perfectionnement, et chacun pourra prévoir, à partir du jour de sa naissance, ce qui lui arrivera jusqu’au jour de sa mort. La volonté humaine sera complètement annihilée. Plus de crimes, plus de vertus, plus de physionomies, plus d’originalités. Il deviendra impossible de distinguer un Russe d’un Espagnol, un Anglais d’un Chinois, un Français d’un Américain. L’on ne pourra plus même se reconnaître entre soi, car tout le monde sera pareil. Alors un immense ennui s’emparera de l’univers, et le suicide décimera la population du globe, car le principal mobile de la vie sera éteint : la curiosité... »

 

Voyage en Espagne, 1843, Théophile Gautier

 

 

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Le roman de l’Occitanienne et de Chateaubriand

Le roman de l’Occitanienne et de Chateaubriand

 Soixante-dix lettres de Chateaubriand écrites à la mystérieuse « Occitanienne ».

L’illustre écrivain avait soixante ans et répondait aux lettres d’une jeune admiratrice de vingt ans.
On se promène doucement le long de la frontière entre l’amour et l’amitié. C’est furieusement romantique.

Voici un extrait :
« ... Pour l’amitié, comment ferons-nous ? J’en ai plus que l’âge ; mais vous, vous ne l’avez pas. Si j’avais cinquante ans de moins, vous en seriez bien embarrassée. Il y a un sentiment qui n’a pas besoin de temps, qui naît d’un moment sur un regard, un portrait, une lettre : nous en sommes juste là. Je pourrais être amoureux parce que vous m’avez écrit ; mais surviennent mes cheveux blanc et je ne serai plus que ridicule. Pour l’amitié, il faut de longues années et vous me prenez si tard ! Ai-je le temps d’attendre que vous m’aimiez comme cela et pouvez-vous m’aimer autrement ?
Notre position, Léontine, est donc très embarrassante... »

 

 

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Le roman est un bâtard

Le roman est un bâtard


« Ce souci permanent, involontaire à force d’être naturel, de la beauté et du pittoresque devrait pousser l’auteur vers un genre de roman approprié à son tempérament.
Le roman et la nouvelle ont un privilège de souplesse merveilleux. Ils s’adaptent à toutes les natures, enveloppent tous les sujets, et poursuivent à leur guise différents but. Tantôt c’est la recherche de la passion, tantôt la recherche du vrai ; tel roman parle à la foule, tel autre à des initiés ; celui-ci retrace la vie des époques disparues, et celui-là les drames silencieux qui se jouent dans un seul cerveau.
Le roman, qui tient une place si importante à côté du poème et de l’histoire est un genre bâtard dont le domaine est vraiment sans limites. Comme beaucoup d’autres bâtards, c’est un enfant gâté de la fortune à qui tout réussit. Il ne subit d’autres inconvénients et ne connaît d’autres dangers que son infinie liberté.
La nouvelle, plus resserrée, plus condensée, jouit des bénéfices éternels de la contrainte : son effet est plus intense ; et comme le temps consacré à la lecture d’une nouvelle est bien moindre que celui nécessaire à la digestion d’un roman, rien ne se perd de la totalité de l’effet. »

Théophile Gautier

 

 

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Balzac

Balzac et le roman

 George Sand nous a donné sa définition du roman. Voici ce qu’en pense Balzac et qu’elle nous rapporte sous sa propre plume :


« ... Cette théorie est-elle vraie ? Je crois que oui ; mais elle n’est pas, elle ne doit pas être absolue. Balzac, avec le temps, m’a fait comprendre, par la variété et la force de ses conceptions, que l’on pouvait sacrifier l’idéalisation du sujet à la vérité de la peinture, à la critique de la société et de l’humanité même.
Balzac résumait complètement ceci quand il me disait dans la suite : « Vous cherchez l’homme tel qu’il devrait être ; moi, je le prends tel qu’il est. Croyez-moi, nous avons raison tous deux. Ces deux chemins conduisent au même but. J’aime aussi les êtres exceptionnels ; j’en suis un. Il m’en faut d’ailleurs pour faire ressortir mes êtres vulgaires, et je ne les sacrifie jamais sans nécessité. Mais ces êtres vulgaires m’intéresse plus qu’ils ne vous intéressent. Je les grandis, je les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou grotesques. Vous, vous ne sauriez pas ; vous faites bien de ne pas vouloir regarder des êtres et des choses qui vous donneraient le cauchemar. Idéalisez dans le joli et dans le beau, c’est un ouvrage de femme. » ...»
Extrait de George Sand, Histoire de ma vie.

 

 

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George Sand

La définition du roman d'amour par George Sand


« ... Je n’avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je ne crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m’a mis la plume à la main. Cela n’empêche pas que mes instincts ne m’aient fait, à mon insu, la théorie que je vais établir, que j’ai généralement suivie sans m’en rendre compte, et qui, à l’heure où j’écris, est encore en discussion.
Selon cette théorie, le roman serait une œuvre de poésie autant que d’analyse. Il y faudrait des situations vraies et des caractères vrais, réels même, se groupant autour d’un type destiné à résumer le sentiment ou l’idée principale du livre. Ce type représente généralement la passion de l’amour, puisque presque tous les romans sont des histoires d’amour. Selon la théorie annoncée (et c’est là qu’elle commence), il faut idéaliser cet amour, ce type, par conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l’inspiration en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure. Mais en aucun cas, il ne faut l’avilir dans le hasard des évènements ; il faut qu’il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui dépassent tout à fait l’habitude des choses humaines, et même un peu le vraisemblable admis par la plupart des intelligences.


En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à l’art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir, si, toutefois, c’est bien un roman qu’il veut faire... »

Extrait de George Sand, Histoire de ma vie

 

 

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Les plumes illustres et le mois de décembre


Tout l’art de vous glacer le sang, comme si vous étiez dehors, dans la nuit, au mois de décembre, alors que vous lisez, tranquillement, au chaud sous votre couette dans votre lit, par le grand Théophile :

« ... Rien n’apparaissait sur le chemin, et de ce fond de blancheur, quoique le crépuscule tombât, une forme humaine se fût aisément détachée même à une assez grande distance. La nuit qui descend si rapide aux courtes journées de décembre était venue, mais sans amener avec elle une obscurité complète. La réverbération de la neige combattait les ténèbres du ciel, et par un renversement bizarre il semblait que la clarté vint de la terre. L’horizon s’accusait en lignes blanches et ne se perdait pas dans les fuites du lointain. Les arbres enfarinés se dessinaient comme les arborisations dont la gelée étame les vitres, et de temps en temps des flocons de neige secoués d’une branche tombaient pareils aux larmes d’argent des draps mortuaires, sur la noire tenture de l’ombre. C’était un spectacle plein de tristesse ; un chien se mit à hurler au perdu comme pour donner une voix à la désolation du paysage et en exprimer les navrantes mélancolies. Parfois il semble que la nature, se lassant de son mutisme, confie ses peines secrètes aux plaintes du vent ou aux lamentations de quelque animal... »
Théophile Gautier, Le capitaine Fracasse.

 

 

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Charles Baudelaire

Dans l’hommage de Charles Baudelaire à Théophile Gautier, voici ce qu’il écrit au sujet du roman :


«... Ce souci permanent, involontaire à force d’être naturel, de la beauté et du pittoresque devait pousser l’auteur (Théophile Gautier) vers un genre de roman approprié à son tempérament. Le roman et la nouvelle ont un privilège de souplesse merveilleux. Ils s’adaptent à toutes les natures, enveloppent tous les sujets, et poursuivent à leur guise, différents buts. Tantôt c’est la recherche de la passion, tantôt la recherche du vrai ; tel roman parle à la foule, tel autre à des initiés ; celui-ci retrace la vie des époques disparues, et celui-là les drames silencieux qui se jouent dans un seul cerveau. Le roman, qui tient une place si importante à côté du poème et de l’histoire, est un genre bâtard dont le domaine est vraiment sans limites. Comme beaucoup d’autres bâtards, c’est un enfant gâté de la fortune à qui tout réussit. Il ne subit d’autres inconvénients et ne connaît d’autres dangers que son infinie liberté. La nouvelle, plus resserrée, plus condensée, jouit des bénéfices éternels de la contrainte : son effet est plus intense ; et comme le temps consacré à la lecture d’une nouvelle est bien moindre que celui nécessaire à la digestion d’un roman, rien ne se perd de la totalité de l’effet... »

 

 

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Théophile Gautier

«... Le roman est un de ces genres complexe où une part plus ou moins grande peut être faite tantôt au Vrai, tantôt au Beau. La part du Beau, dans Mademoiselle de Maupin, était excessive. L’auteur avait le droit de la faire telle. La visée de ce roman n’était pas d’exprimer les mœurs, non plus que les passions d’une époque, mais une passion unique, d’une nature toute spéciale, universelle et éternelle, sous l’impulsion de laquelle le livre entier court, pour ainsi dire, dans le même lit que la Poésie, mais sans toutefois se confondre absolument avec elle, privé qu’il est du double élément du rythme et de la rime. Ce but, cette visée, cette ambition, c’était de rendre, dans un style approprié, non pas la fureur de l’amour, mais la beauté de l’amour, et la beauté des objets dignes d’amour, en un mot, l’enthousiasme (bien différent de la passion) créé par la beauté...»

«... Théophile Gautier, c’est l’amour exclusif du beau, avec toutes ses subdivisions, exprimé dans le langage le mieux approprié... Or, par son amour du beau, amour immense, fécond, sans cesse rajeuni, (...), Théophile Gautier est un écrivain d’un mérite à la fois nouveau et unique. De celui-ci, on peut dire qu’il est, jusqu’à  présent, sans doublure...»